140 ans d’acier et d’avenir : trois regards pour une filière qui a su se réinventer

À l’occasion des 140 ans du Syndicat de la Construction Métallique de France (SMCF), entretien croisé avec trois secrétaires généraux qui ont accompagné son évolution récente : Jean-Louis Gauliard, Christine Le Nouy et Hervé Gastaud. Trois voix, trois époques, mais une même conviction : l’industrie de la construction métallique a su se réinventer pour demeurer un pilier de la performance industrielle et du bâti français. Ensemble, ils reviennent sur les grandes transformations du syndicat, les défis de la filière et les perspectives qui s’ouvrent à une profession en pleine mutation.

Jean-Louis Gauliard, Christine Le Nouy et Hervé Gastaud : trois voix, trois époques, pour une même conviction.
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Quand vous avez pris la direction du SCMF, dans quel contexte s’inscrivait la filière, et quels étaient les enjeux prioritaires pour le syndicat ?

Jean-Louis Gauliard : Lorsque je suis arrivé en 1979, la profession sortait d’une période de turbulences. Le premier choc pétrolier de 1973 avait stoppé brutalement les grands investissements industriels, qui constituaient pourtant des marchés historiques pour la construction métallique. Beaucoup d’entreprises ont dû se restructurer, certaines ont disparu. Au même moment, la catastrophe du CES Pailleron avait entraîné une suspension des constructions scolaires, ce qui a fortement affecté la filière et même terni l’image de la construction métallique. Dans ce contexte, l’enjeu était d’adapter les outils industriels, de trouver de nouveaux marchés et de relancer une dynamique collective. Malgré les difficultés, la vie syndicale était très active : les entreprises ressentaient la nécessité de se rassembler pour trouver des solutions.

Christine Le Nouy : Quand je suis arrivée en 2016, la situation était différente, mais la question de la visibilité de la filière se posait avec la même acuité. Le mot d’ordre « vivons bien, vivons cachés », implicite dans le passé, ne devait plus faire partie de l’actualité. Or, dans le même temps, la concurrence du béton restait forte et celle du bois montait en puissance. Nous avons donc compris qu’il fallait prendre la parole et faire connaître nos atouts. L’un de mes premiers chantiers a été de structurer une véritable stratégie de communication : création d’une charte graphique, relations presse, lobbying, colloques, salons, valorisation des métiers… L’idée était simple : sortir de la discrétion historique de la filière pour affirmer sa place dans le paysage de la construction.

Hervé Gastaud : Lorsque j’ai pris mes fonctions en 2024, nous étions à un moment charnière. Il y avait à la fois un changement de présidence et un renouvellement de la direction du syndicat. Mais surtout, l’environnement économique était marqué par plusieurs tensions : crise du logement, ralentissement de l’investissement et exigences environnementales de plus en plus fortes. Dans ce contexte, nous avons souhaité repositionner clairement la construction métallique comme une industrie, au cœur des politiques industrielles et climatiques. Le rôle du syndicat n’est plus seulement technique : il doit aussi peser dans les débats économiques et politiques.

Quels changements majeurs du SCMF avez-vous observés ou impulsés durant votre mandat ?

Christine Le Nouy : Le changement le plus visible a sans doute été l’ouverture du syndicat vers l’extérieur. Nous avons mis en place un plan de communication structuré, créé un véritable logo et développé des actions pour promouvoir les métiers. La semaine de portes ouvertes, les fiches métiers ou encore le site dédié ont contribué à donner davantage de visibilité à la profession. Nous avons également renforcé le lobbying, notamment sur la concurrence étrangère ou les conditions d’accès aux marchés publics.

Jean-Louis Gauliard : Ce que Christine évoque me semble très révélateur de l’évolution du syndicat. À mon époque, l’action était plus technique et structurante pour la profession. Parmi les avancées collectives, je cite la complé­mentarité des actions techniques et de lobbying avec le Centre technique de la construction métallique (CTICM) – notamment sur l’incendie –, la collaboration avec le négoce et la sidérurgie pour créer ConstruirAcier, et le travail au sein de la Convention européenne de la construction métallique (CECM) pour organiser des symposiums et concours d’architecture. Mais déjà, il y avait cette idée fondamentale : unir les entreprises pour parler d’une seule voix face aux pouvoirs publics et aux marchés.

Hervé Gastaud : Aujourd’hui, nous poursuivons ce mouvement en franchissant une étape supplémentaire. Nous voulons faire du SCMF un syndicat d’influence, capable de contribuer aux grandes orientations industrielles et environnementales. Le projet stratégique 2025-2028 va dans ce sens : il vise à positionner la construction métallique comme un levier d’in­dustrialisation du bâtiment et de transition écologique.

Quelles évolutions techniques, économiques ou réglementaires ont le plus transformé la construction métallique au cours de vos années d’engagement ?

Jean-Louis Gauliard : La révolution majeure a été l’introduction de l’informatique dans les entreprises. Nous sommes progressivement passés à une organisation entièrement numérique, reliant le bureau d’études et l’atelier. Cela a transformé les métiers et amélioré considérablement la précision et la productivité. Par ailleurs, le passage des règles françaises de calcul aux Eurocodes a constitué une évolution majeure, avec une forte contribution des ingénieurs français. Enfin, l’ingénierie incendie a ouvert de nouvelles perspectives pour la construction métallique, notamment pour les entrepôts et les parkings.

Christine Le Nouy : Dans les années 2010, les grandes transformations ont surtout été environnementales et réglementaires. Les bilans carbone, la recyclabilité ou encore la RE2020 ont profondément modifié les attentes du marché. Par ailleurs, nous avons beaucoup travaillé sur les appels d’offres publics afin que les constructeurs métalliques français soient réellement consultés. L’exemple du Grand Paris est révélateur : après nos échanges avec les décideurs, les lots de construction métallique ont été davantage allotis et les entreprises françaises ont pu accéder à ces marchés.

Hervé Gastaud : Aujourd’hui, nous vivons une transformation systémique liée à la décarbonation de l’économie. Des dispositifs comme le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières ou les analyses de cycle de vie redéfinissent les règles du jeu. L’acier possède un avantage important : il est recyclable à l’infini et s’inscrit naturellement dans l’économie circulaire. Mais ces atouts doivent être mieux compris et valorisés dans les politiques publiques.

« Unir les entreprises pour parler d’une seule voix face aux pouvoirs publics et aux marchés »

Comment définiriez-vous aujour­d’hui les atouts et les défis des entreprises françaises de cons­truction métallique ?

Christine Le Nouy : Les entreprises de la filière sont animées par une véritable passion pour leur métier. Elles investissent beaucoup dans l’innovation, l’automatisation et la robotisation. Ce sont souvent des PME familiales très engagées, avec une culture de précision et de rigueur technique.

Jean-Louis Gauliard : Je partage cette analyse. La capacité d’adaptation et la combativité des entreprises sont des atouts essentiels. En revanche, la concurrence étrangère reste une question majeure, avec des différences de coûts sociaux importantes qui créent des déséquilibres.

Hervé Gastaud : J’ajouterais que la filière dispose d’un savoir-faire reconnu internationalement et d’une tradition industrielle forte. Les défis concernent surtout l’attractivité des métiers, l’accès à un acier compétitif et la reconnaissance de la construction métallique comme véritable industrie stratégique.

Quel moment, quel dossier ou quelle avancée symbolise le mieux votre passage au syndicat ?

Jean-Louis Gauliard : Plusieurs initiatives me viennent à l’esprit : le développement de l’ingénierie incendie, les collaborations internationales ou encore l’exposition « 50 ans de construction métallique » réalisée en 2005. Mais au-delà des projets, je retiens surtout la richesse des échanges entre les entreprises et la convivialité de la vie syndicale.

Christine Le Nouy : Pour ma part, je citerais le travail sur la communication et le lobbying. Les conférences de presse, les colloques et les actions sur les marchés publics ont donné une visibilité nouvelle à la filière. Le colloque annuel « Retour d’expérience » est aussi un moment fort, car il rassemble maîtres d’ouvrage, architectes et entreprises.

Hervé Gastaud : Je pense notamment au colloque consacré au mécanisme carbone européen, qui a réuni pour la première fois un ministre autour de ces enjeux. Il symbolise la nouvelle posture du syndicat : porter la voix de la filière dans les débats industriels et européens.

En confrontant vos expériences, quels changements vous semblent les plus marquants dans l’histoire récente du SCMF ?

Jean-Louis Gauliard : Si je mesure le chemin parcouru, je dirais que la profession a su passer d’une phase de restructuration industrielle à une phase d’innovation et d’ouverture.

Christine Le Nouy : Oui, et cette ouverture s’est aussi traduite par une prise de parole plus forte de la filière, notamment sur les questions environnementales et économiques.

Hervé Gastaud : Aujourd’hui, le changement majeur est sans doute l’affirmation du syndicat comme acteur politique au sens noble : un interlocuteur des pouvoirs publics sur les politiques industrielles et climatiques.

Selon vous, qu’est-ce qui demeure immuable dans l’ADN du syndicat depuis 140 ans ?

Jean-Louis Gauliard : La volonté de se rassembler pour parler d’une seule voix. C’est le sens même du mot « syndicat » : être ensemble pour porter un message commun.

Christine Le Nouy : J’y ajouterais la passion du métier et la culture de la précision technique, qui caractérisent les constructeurs métalliques.

Hervé Gastaud : Et plus largement, la conviction que l’industrie est une solution. La construction métallique porte une vision rationnelle et innovante du progrès.

Quel message souhaitez-vous transmettre aux adhérents et à la filière à l’occasion de cet anniversaire symbolique ?

Jean-Louis Gauliard : Cent quarante ans d’existence, ce n’est finalement qu’une étape. La filière a encore beaucoup à construire. Cent quarante ans… ce n’est que le début ! Grâce à vous, l’avenir sera encore plus métallique.

Christine Le Nouy : Continuez à construire votre passion en gardant toujours l’esprit d’innover et de développer le rayonnement de la construction métallique en France et dans le monde. C’est un métier tourné vers l’innovation et la précision, qui répond à des enjeux majeurs : face au « zéro artificialisation des sols », la construction métallique propose la construction en hauteur et la surélévation. Cent quarante ans sont passés, rendez-vous dans 20 ans pour voir jusqu’où la filière est allée.

Hervé Gastaud : Le message est double : mémoire et avenir. D’une part, se souvenir d’où nous venons – l’industrie existait avant même la création du syndicat. D’autre part, un acte tourné vers l’avenir : faire de  la construction métallique le matériau du futur, une industrie décarbonée, compétitive et souveraine. La filière est prête, exigeante et elle propose des solutions. À nous, collectivement, de faire entendre cette ambition.