Bertrand Lemoine
« L’avenir du métal réside dans sa dissémination »
À l’occasion des 140 ans du Syndicat de la Construction Métallique de France, Bertrand Lemoine, architecte, ingénieur et historien, revient sur la révolution du fer et de l’acier, leurs chefs-d’œuvre emblématiques et les défis contemporains d’un matériau au cœur de l’innovation conjuguant prouesse technique et patrimoine.
La construction métallique a-t-elle vraiment transformé l’architecture à partir du XIXe siècle ?
Au XIXe siècle, on voit apparaître presque un nouveau matériau. Le fer était connu depuis l’âge du fer, utilisé ponctuellement comme chaînage ou crampon, mais avec la production industrielle – rendue possible par le charbon et le haut fourneau –, les architectes disposent soudain en quantité d’un matériau aux qualités inédites : grandes portées, résistance aux charges, fabrication industrielle. Il pouvait être moulé comme la fonte, y compris pour l’ornementation, ou laminé à partir de 1845. Puis est venu l’acier à la fin du xixe siècle. Ce matériau a révolutionné l’architecture par les possibilités qu’il offrait : réduction des points d’appui, audace, et surtout transparence grâce à son alliance avec le verre, lui aussi produit industriellement. Cela a permis d’amener la lumière naturelle au cœur des bâtiments.
Au-delà de l’architecture, comment les paysages urbains ont-ils été transformés ?
Le fer est un produit de la révolution industrielle et il en épouse tous les besoins. Les gens se déplaçaient grâce au chemin de fer qui roulait sur des rails et franchissait des viaducs métalliques. De nouveaux usages sont apparus : le commerce à grande échelle avec les grandes halles, puis les grands magasins, les expositions universelles, de nouveaux lieux de sociabilité. Le métal était parfaitement en adéquation avec cette société en mutation. Des théoriciens comme Viollet-le-Duc pensaient déjà que les nouveaux matériaux devaient générer de nouvelles formes. Le fer a joué ce rôle clé, en permettant une modernité architecturale qui s’est poursuivie au XXe siècle.
Quels ouvrages illustrent le mieux cette révolution ?
Les premiers grands ouvrages furent les ponts métalliques accompagnant l’essor du chemin de fer. Le viaduc de Garabit (1884), par exemple, aujourd’hui candidat au patrimoine mondial de l’Unesco, était impossible à réaliser en pierre ou en bois. Je pense aussi aux Halles de Paris, véritable parapluie léger qui a inspiré près de 400 marchés couverts en France. Et bien sûr la tour Eiffel, qui a dépassé en hauteur le double des plus hauts édifices du monde de l’époque. Le métal a permis de franchir des limites en termes de portée, de hauteur et de souplesse d’adaptation. La France a eu de grandes figures dans ce domaine. Je pense à Gustave Eiffel, à la fois ingénieur et constructeur, Henri de Dion, inventeur de charpentes triangulées plus légères ou encore Jean Résal, constructeur du pont Mirabeau. Ce savoir-faire s’exportait largement.
Comment expliquer que le patrimoine métallique reste encore le « parent pauvre » face à la pierre ?
La notion de monument historique est née dans les années 1830, centrée sur une architecture plus ancienne, donc en pierre. L’architecture métallique a eu du mal à s’imposer. Jugée trop moderne, trop récente, sa légèreté ne correspondait pas aux canons classiques. Et l’architecture industrielle a longtemps été associée à une image négative en particulier pendant la période de désindustrialisation. Mais ce processus de reconnaissance avance. Aujourd’hui, on ne se demande plus si un bâtiment a une valeur patrimoniale parce qu’il est en fer. Je pense que ce débat est dépassé.
Qu’est-ce qui fait la valeur patrimoniale d’une structure métallique ?
Ces structures expriment des qualités que d’autres matériaux n’ont pas : grands espaces, verrières, transparence, légèreté. Elles font partie intégrante du patrimoine de notre révolution industrielle. Je défends l’idée que tout est patrimoine. Cela ne veut pas dire qu’il faut tout figer mais que notre capital construit a une valeur qu’il faut faire fructifier. Il faut toujours se poser la question de la conservation avant celle de la démolition. Et penser sur le long terme. Tout l’hémisphère nord est en déclin démographique, nous aurons moins d’habitants. On ne reconstruira jamais la tour Eiffel ou une pyramide d’Égypte à l’identique si on les démolit. Cette prise de conscience est essentielle.
La reconnaissance de l’architecture industrielle progresse-t-elle vraiment ?
Beaucoup, notamment à mesure qu’on démolissait ces sites. On a compris il y a 50 ans déjà, avec la reconversion d’usines en logements dans les années 1980, qu’il y avait un potentiel, y compris de mémoire locale. Prenez le patrimoine minier du Nord-Pas-de-Calais, inscrit au patrimoine mondial. Au début, la mine était perçue négativement : travail dur, sale, avec des morts. La première réaction fut d’effacer tout cela. Mais les populations elles-mêmes, qui avaient vécu dans ces lieux, y étaient attachées et souhaitaient transmettre ce patrimoine. Sauvegarder un haut fourneau demande une certaine évolution du regard pour l’apprécier comme une sculpture. Les Grands Moulins de Paris en sont un bel exemple : on a mis du temps à comprendre leur intérêt, mais ils sont finalement devenus l’un des points les plus forts de leur quartier Seine Rive gauche. On ne préserve pas seulement un bâtiment, on préserve une valeur urbaine et mémorielle.
Avez-vous des exemples récents et marquants de réhabilitations ?
Il y a le Grand Palais, dernier grand vestige des expositions universelles avec la tour Eiffel. On a compris que cela valait le coup d’investir pour refaire et maintenir son immense verrière. Paris s’est ainsi redonné un outil événementiel extraordinaire, en plein centre. Autre exemple : la Samaritaine, où l’on a réhabilité très soigneusement le grand magasin de 1900 de Frantz Jourdain – sa verrière, ses vitraux, sa façade métallique qui en est le véritable joyau. Et puis la Fondation Avicenne à la Cité universitaire internationale de Paris, bâtiment majeur de Claude Parent et André Bloc avec ses grands portiques métalliques suspendus. Ce fut un processus long et complexe, mais le résultat est remarquable. J’avais suivi ce projet pendant dix ans – j’ai d’ailleurs travaillé chez Claude Parent au début de ma carrière – et j’étais très attaché à ce que ce bâtiment survive.
Photo : Piero d'Houin
Photo : ConstruirAcier
Comment préserver concrètement ce patrimoine ?
La préservation passe d’abord par la conscience de sa valeur, puis par l’entretien et la maintenance : protéger le métal de la corrosion, le réparer, le surveiller. Cette culture de la maintenance doit se développer. L’un des grands atouts des structures métalliques est leur capacité à évoluer et à être transformées facilement, bien plus que la pierre ou le béton. Je pense que la moitié du travail futur des architectes consistera à transformer et maintenir l’existant.
Peut-on considérer la construction métallique comme un modèle d’innovation permanente ?
Oui et son succès repose sur deux piliers. D’abord, la capacité à industrialiser un produit acier qui continue de s’améliorer. Les gens ignorent souvent que la quasi-totalité de l’acier en France est récupérée et recyclée, les poutrelles de construction sont faites d’acier recyclé. C’est une ressource unique. Ensuite la maîtrise du calcul pour minimiser les quantités et optimiser les structures. L’informatique a ouvert des possibilités inédites pour concevoir et construire des formes complexes. La conception fine et la fabrication de précision se font désormais en atelier plutôt que sur le chantier : c’est un gisement d’innovation extrêmement puissant.
Quels défis attendent la construction métallique dans les prochaines décennies ?
Le premier est communicationnel. L’acier doit mieux faire valoir ses qualités, notamment qu’il est le matériau le plus recyclé et indéfiniment recyclable. Il faut aussi combattre les idées reçues sur sa résistance au feu. L’incendie de Notre-Dame a rappelé que le bois brûle ; une charpente métallique n’aurait pas brûlé. Les filières d’acier structurel sont en outre électriques et notre électricité en France est très largement décarbonée. Le deuxième défi est une certaine simplification réglementaire, notamment sur les modes de calcul et la protection incendie. Le troisième est de conserver une offre de constructeurs métalliques, du grand groupe au petit serrurier local, ce qui passe par la formation et l’attraction des jeunes vers ces métiers à haute valeur ajoutée.
Comment voyez-vous l’architecture évoluer dans les villes du futur ?
Ce qui est en métal évolue plus facilement. Pour les surélévations, les extensions, les transformations, l’acier offre une solution légère et rapide qui ne surcharge pas les structures existantes. Dans la perspective de transformer l’existant plutôt que de construire du neuf, l’acier est de très loin le meilleur matériau.
Si vous deviez citer un projet contemporain qui incarne cet avenir ?
Plutôt qu’un seul bâtiment phare, je pense que l’avenir du métal réside dans sa dissémination. On voit aujourd’hui une nuée de bâtiments dans le monde entier – patrimoniaux, transformés ou neufs – qui utilisent la construction métallique. L’avenir n’est pas un bâtiment de référence à imiter, mais la capacité de l’acier à infuser partout dans nos constructions pour nous aider à bâtir le présent et le futur. C’est cette souplesse, cette adaptabilité et cette versatilité qui doivent briller à l’avenir.

