MAISON DE VERRE À CARANTEC

Ophtalmo-logis

À Carantec, petite station balnéaire du Finistère, en promontoire entre les baies de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon, toutes les maisons, ou presque, ont pour dress code le noir de l’ardoise et le blanc immaculé de leur enduit. Même contraste chromatique pour la maison conçue en entrée de ville par Odile Decq, mais atypique par sa morphologie et sa peau de verre intégrale.

Libéré grâce au concept structurel de tout autre élément porteur, le généreux volume ainsi circonscrit peut s’autoriser un cloisonnement limité au strict minimum.

À COMMANDE INSOLITE, RÉPONSE ATYPIQUE

Souffrant d’une perte de vue progressive et irréversible le conduisant, à terme, à n’entrevoir que de vagues formes, le commanditaire de cette maison de villégiature aspirait à ce que ses intérieurs soient baignés d’une lumière parfaitement homogène, ne générant ni éblouissement, ni ombre.
En Bretonne avertie, Odile Decq lui a soumis une villa intégralement revêtue, des façades à la toiture, de panneaux en verre translucide, à l’exception de quelques vasistas en verre clair et de deux (des trois) excroissances en verre noir opaque. Son volume opalescent est tout aussi inattendu puisqu’il s’agit d’un parallélépipède basculé, comme encastré dans le sol à moins qu’il ne s’y soit échoué à marée basse. Si les façades parallèles à la rue sont bien verticales, celles qui lui sont perpendiculaires sont en dévers, ce qu’accentue la modénature orthonormée des parois. L’intérieur imma­culé est d’autant plus saisissant qu’il bénéficie d’une double hauteur sous plafond, seules les deux chambres et leurs sanitaires s’y superposent. Engravé asymétriquement dans la façade méridionale et ceint de la même peau diaphane, un patio commande l’accès à l’habitacle via deux doubles portes transparentes – accordéon ou coulissantes – qu’autorise cet espace de transition filtrant le soleil, le vent et les regards tout en restant en connexion avec le ciel. Certes non conventionnelle, cette architecture d’Odile Decq satisfait néanmoins à toutes les réglementations urbaines et constructives en vigueur.

Un parallélépipède basculé, comme encastré dans le sol.
Des façades à la toiture, une villa intégralement revêtue de panneaux en verre translucide…
… à l’exception de quelques vasistas en verre clair et de deux excroissances en verre noir opaque.

« FER »-VALOIR CONSTRUCTIF

Son apparente complexité formelle est démentie par l’évidente simplicité de sa structure. Le parallélépipède a pour squelette une cage entièrement réalisée à partir de tubes carrés d’acier soudés perpendiculairement. L’ossature verticale des deux excroissances transversales lui tient astucieusement lieu de contreventement. L’ensemble a reçu une peinture intumescente. Afin de réduire l’impact sur le biotope, la charpente du patio a été fondée sur semelles filantes de sorte à le conserver en pleine terre. La peau est constituée de deux panneaux en double vitrage isolant à diffusion de lumière, entre lesquels passe la grille métallique désormais invisible, mais dont seuls les joints aluminium (thermolaqué noir à l’extérieur, anodisé à l’intérieur) conservent aux deux faces le tracé. La dalle textile incluse dans leur cavité homogénéise la lumière naturelle la traversant, la privant de toute ombre et de rayonnement solaire tout en améliorant l’isolation thermique du complexe. Cela permet d’ailleurs à l’opération d’être qualifiée à haute qualité environnementale. Il importait aussi de transposer cette confortable atmosphère lumineuse, une fois la nuit tombée. La nature tubulaire de l’ossature a été mise à profit pour y faire passer les câbles d’alimentation électrique des suspensions à globe en verre opalescent éclairant les volumes. Des spots installés dans les gorges périphériques longeant les parois leur dispensent un éclairage rasant diffus. La maison se mue alors en lanterne.

PARTITION A MINIMA

Libéré grâce au concept structurel de tout autre élément porteur, le généreux volume ainsi circonscrit peut s’autoriser un cloisonnement limité au strict minimum. Affectionnant tout particulièrement le plan libre, l’architecte a concentré dans la partie orientale et dans les deux excroissances l’ensemble des pièces nécessitant une certaine intimité.
À l’ouest, la sombre petite tour de contreventement héberge un abri de jardin extérieur, un cellier que prolonge sous un monumental dais immaculé le vaste plan de travail de la cuisine qui se retourne. La devanture des rangements intégrés dessous est de couleur prune. À l’est, l’espace salon et chambre d’appoint sous double hauteur est séparé des deux autres chambres superposées par la seconde excroissance que prolonge, côté séjour, l’escalier à limons et marches en verre clair menant au couloir de l’étage qu’éclaire un panneau coulissant vitré. Deux salles d’eau occupent la proue opposée. La baignoire au rez-de-chaussée est encastrée dans le sol ; un vitrage dépoli en plinthe laisse entrer, tout en la filtrant, la lumière du jour. La douche à l’étage, quant à elle, s’adosse à un panneau de verre translucide.

Niveau 1.
Niveau 2. Doc. : Odile Decq

À L’ENCONTRE DES A PRIORI

Bien éloignée des canons du régionalisme architectural, cette maison résolument contemporaine fait la démonstration que l’on peut s’inscrire différemment dans les territoires tout en respectant les réglementations urbanistiques locales. D’ailleurs, le projet prévoit, sur cette même parcelle en lamelle en zone pavillonnaire, d’encadrer la construction par deux autres villas similaires, mais alternant verres clairs et translucides. Des haies plantées y reconstitueront le tissu bocager originel. Toute bonne architecture nécessitant un bon maître d’ouvrage, celui d’Odile Decq à Carantec n’échappe pas à la règle. Tout en anticipant son aggravation, son handicap ne l’a pas privé d’esprit d’innovation.
Mais il faut reconnaître que le choix du matériau verrier fut aisément validé compte tenu du poste de son client à la tête d’une usine de verre britannique (d’où provient celui de l’escalier) ! Mais le plus instructif dans tout cela réside dans le fait qu’il convient bien de faire confiance aux architectes dans la prise en compte du handicap – quel qu’il soit – sans pour autant les accabler de réglementations antinomiques de l’art de vivre ensemble. Cette maison d’Odile Decq illustrerait-elle « la macula conception » ?

Affectionnant le plan libre, l’architecte a concentré dans la partie orientale et dans les deux excroissances l’ensemble des pièces nécessitant une certaine intimité.
  • Maître d’ouvrage : privé
  • Architecte : Odile Decq
  • BET structure : Malishev Wilson
  • Ingenierie Gros œuvre : Bâtiments et Techniques d’Armor
  • Verre : Okalux (façade), Firman (escalier et vitrage clair)
  • Photos : Philippe Ruault