Christophe Serin
« L’inox doit prendre toute sa place dans la construction durable »
Ingénieur de formation et aujourd’hui Head of Strategic Marketing and Commercial Communication d’Aperam, Christophe Serin revient sur son parcours, les orientations stratégiques du groupe et les nouveaux territoires à conquérir pour les aciers inoxydables, notamment dans la construction, à l’heure du raisonnement en cycle de vie et de la décarbonation.

Quel est votre parcours ?
Je suis arrivé dans la sidérurgie presque par hasard. Je suis ingénieur INSA (Institut national des sciences appliquées) et j’ai également suivi une formation à l’emlyon. Très tôt, je me suis orienté vers le marketing industriel et le commercial. Après un passage chez GIAT Industrie dans le cadre de mon service militaire, j’ai commencé ma carrière dans l’optronique avant de rejoindre définitivement la filière acier. Cette double culture technique et business m’aide aujourd’hui à dialoguer aussi bien avec les équipes industrielles qu’avec les clients et partenaires. J’ai débuté ma carrière en 1996 chez Creusot-Loire Industrie, au Creusot (Saône-et-Loire). Je suis ensuite resté dans le secteur en accompagnant ses grandes transformations industrielles et capitalistiques : des tôles quarto aux produits plats inox chez Ugine, puis les fusions avec Arbed et la création d’une entité dédiée lors de la scission d’ArcelorMittal, en 2011, qui a donné naissance à Aperam. Cette période structurante a été marquée par des cycles économiques très contrastés : la crise financière de 2008, les années complexes de 2010-2011 en Europe, puis le Covid-19 et ses effets inverses en sortie de crise. Ces cycles courts, parfois très intenses, ont profondément transformé notre manière de piloter l’activité : davantage d’agilité, une gestion fine des coûts et une vigilance permanente sur les marchés. Ces épisodes ont renforcé notre capacité d’adaptation.
Quel est votre rôle aujourd’hui au sein d’Aperam ?
Mon titre est Head of Commercial Strategic Marketing and Communication. Je pilote le marketing commercial stratégique du groupe, la market intelligence et la communication commerciale pour l’Europe. Concrètement, cela signifie analyser les évolutions de marché, anticiper les mouvements concurrentiels et identifier les relais de croissance pour positionner au mieux Aperam dans un environnement très compétitif.
Comment décririez-vous cet environnement concurrentiel ?
Le marché européen de l’inox est l’un des plus exigeants au monde. Nos principaux concurrents sont Outokumpu, Acerinox et Acciai Speciali Terni. À cela s’ajoute une pression importante des importations asiatiques, qui ont pu représenter jusqu’à 25 % du marché européen. Les producteurs chinois sont devenus des acteurs majeurs à partir des années 2010. Cela nous oblige à maintenir un haut niveau de compétitivité tout en continuant à investir dans la qualité, l’innovation et la durabilité.
Quelles orientations ont guidé le développement d’Aperam depuis sa création ?
À la naissance d’Aperam, la priorité absolue était la pérennité financière. Nous devions bâtir un modèle solide, capable de résister aux cycles. La compétitivité-coût est ainsi devenue un pilier de notre ADN. Dans un secteur où les marges peuvent être volatiles, cette discipline est indispensable. Une fois cette base consolidée, nous avons travaillé sur l’optimisation de notre mix produit et de notre mix marché, afin de réduire notre exposition aux segments les plus cycliques et de renforcer notre présence sur des marchés à plus forte valeur ajoutée.
Quels sont aujourd’hui vos grands défis stratégiques ?
Le premier reste la maîtrise des coûts. Le deuxième concerne la diversification, notamment à travers le développement de notre activité alliages. Troisièmement, nous avons l’ambition de devenir un leader en matière de durabilité en réduisant notre empreinte carbone. Enfin, nous travaillons activement sur les « megatrends » liées à la décarbonation : électrification des véhicules, nucléaire, hydrogène. Ces marchés émergents offrent de nouvelles opportunités pour l’acier inoxydable, en particulier pour des nuances à hautes performances comme les duplex.
Quels sont selon vous les principaux atouts des aciers inoxydables ?
L’inox présente un compromis de propriétés exceptionnel par rapport aux autres matériaux. Dans un monde aux ressources finies, sa durabilité est un atout majeur. Un produit bien conçu en inox peut durer extrêmement longtemps et être recyclé sans perte de qualité. Sur le critère de la longévité, il est difficilement comparable. Nous proposons une gamme très large : des austénitiques, qui offrent un excellent compromis résistance à la corrosion/caractéristiques mécaniques, aux ferritiques, sans nickel et moins sensibles à la volatilité des prix, jusqu’aux duplex, adaptés aux environnements sévères comme l’hydrogène ou la capture du carbone.
Le matériau reste pourtant peu utilisé dans la structure des bâtiments…
Effectivement. Il est bien identifié pour l’esthétique — façades, toitures, enveloppes de bâtiments iconiques — mais beaucoup moins pour les structures. Pourtant, on le retrouve aussi dans des applications structurelles exigeantes comme les ponts ou les tunnels, et même dans le bâtiment avec, par exemple, les systèmes de planchers collaborants qui combinent optimisation structurelle et expression architecturale. Si ces applications restent encore limitées, cela tient en grande partie à une question de coût initial, mais aussi à une méconnaissance de ses atouts. Si l’on raisonne en coût d’achat, l’inox peut sembler plus onéreux. Mais si l’on adopte une approche en coût du cycle de vie, le calcul change radicalement : un ouvrage en inox nécessite très peu de maintenance, contrairement à l’acier carbone. Il en va de même pour les émissions sur le cycle de vie. L’empreinte carbone de l’inox se concentre principalement lors de sa production, sans émissions récurrentes liées à l’entretien ou au remplacement.
Que faire justement pour ne pas réduire les aciers inoxydables à leurs seules qualités esthétiques ?
Il faut changer de paradigme. Nous devons passer d’une logique de coût immédiat à une logique de performance globale sur la durée. Avec les évolutions réglementaires, notamment la RE2020 et ses futures adaptations, ainsi que le développement de bâtiments modulaires, démontables et réutilisables, l’inox a toute sa place. Il répond aux enjeux de durabilité, de réduction de la maintenance et d’économie de ressources. Les architectes connaissent l’inox pour son esthétique. Il est temps qu’ils l’intègrent aussi pour ses performances techniques et environnementales. L’inox a de nouveaux territoires à conquérir dans la construction — et c’est collectivement que nous devons les explorer.