Aurélien Trutt
« Former aujourd’hui les talents de la construction métallique de demain »
Sous l’effet des transitions technologiques et environnementales, la construction métallique fait face à un enjeu majeur : attirer et former une nouvelle génération de professionnels qualifiés. En première ligne, l’APK multiplie les actions pour rapprocher les jeunes des entreprises et adapter les parcours aux besoins du terrain. Son président, Aurélien Trutt, revient sur les leviers activés pour renforcer l’attractivité de la filière.
En tant que président de l’APK, quel regard portez-vous sur les enjeux actuels de formation dans la construction métallique ?
La formation est à voir comme le point névralgique de l’avenir de la filière. Une récente étude de l’UIMM (Union des industries et métiers de la métallurgie) sur le secteur de la construction métallique montre un point important (808 entreprises actives et plus de 13 000 emplois sur le cœur de métier en métropole) mais confronté à plusieurs fragilités : une offre de formation inégalement répartie, des parcours parfois trop généralistes, sans compter une concurrence d’image avec d’autres matériaux, plus visibles dans les cursus et l’imaginaire des jeunes. À cela s’ajoute une mutation rapide des compétences attendues : calculs, Eurocode 3, EN 1090, lecture de plans, BIM, articulation bureau d’études/atelier/chantier, mais aussi réemploi, durabilité et acier décarboné.
Je réaffirme notre objectif depuis toujours: rapprocher enseignants, étudiants et industriels, contribuer aux programmes d’enseignement et stimuler les technologies mixtes pour des ouvrages à faible empreinte environnementale. Notre regard est donc lucide et offensif : il ne suffit plus de former, il faut former mieux, plus visiblement et au plus près des besoins réels du terrain.
Quel rôle spécifique joue l’APK pour accompagner les entreprises dans le recrutement et la montée en compétences des jeunes ?
L’APK agit comme un trait d’union entre établissements de formation et entreprises. En tant qu’interface structurante, notre vocation est de faciliter les échanges pédagogiques et techniques, identifier les besoins du monde de la maîtrise d’œuvre et de la construction, contribuer aux référentiels, organiser des rencontres et mutualiser des ressources. Cela se traduit très concrètement dans la feuille de route de l’APK par des annuaires d’entreprises au niveau académique, des forums dans les IUT, l’ouverture des bureaux d’études, ateliers et chantiers aux jeunes, et la diffusion de documents techniques issus du milieu professionnel. Pour les entreprises, l’APK aide donc à rendre les parcours plus lisibles et les profils plus rapidement opérationnels ; pour les jeunes, elle facilite l’accès au réel du métier, à l’alternance et à la montée en compétences ciblée.
Quelles sont vos principales initiatives en faveur de la formation initiale (BTS, écoles d’ingénieurs…) ?
Les initiatives de l’APK couvrent toute la chaîne de l’enseignement supérieur. D’abord, un vaste socle de ressources est entretenu : le site donne accès à des thèmes dédiés aux outils pédagogiques, pour les formateurs et les étudiants, du BTS Architecture métallique conception et réalisation (AMCR) aux formations d’ingénieurs.
Ensuite, nous animons des journées scientifiques et techniques ainsi qu’un concours qui valorise les travaux d’élèves issus des formations courtes et longues.
Notre implication est aussi structurelle : soutien à la réécriture du référentiel BTS AMCR, regroupements de formateurs, appui aux IUT et au supérieur. Pour les BTS, IUT, BUT, licences et écoles d’ingénieurs, l’idée directrice est la même : mieux relier les contenus d’enseignement aux compétences effectivement attendues en entreprise.
Comment travaillez-vous à moderniser l’image des métiers, notamment autour de l’innovation et de la transition environnementale ?
L’APK cherche clairement à sortir la construction métallique d’une image réductrice ou datée. Notre feuille de route prévoit de participer avec la filière acier construction à ce nouvel élan, avec des initiatives telles que : documentaire, kits de communication pour écoles, entreprises et familles, et interventions dans les réseaux d’orientation.
L’APK relie aussi explicitement la filière aux enjeux climatiques : écoconception, impact carbone, économie circulaire, transition énergétique, mixité des matériaux. Une traduction concrète avec nos dernières Journées scientifiques et techniques de 2025 consacrées au thème, avec notamment la réduction de l’impact environnemental dans les formations et le réemploi des structures en acier.
Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes aux jeunes qui envisagent leur orientation professionnelle ?
La construction métallique est une filière d’avenir, concrète, exigeante et utile. C’est un secteur où l’on peut entrer par plusieurs voies : CAP, bac pro, BTS, BUT, école d’ingénieurs, reconversion. On y travaille sur des objets visibles, utiles et souvent spectaculaires : bâtiments, ponts, passerelles, structures industrielles, énergie. Ici, on ne choisit pas entre le sens et la technique. On peut aimer calculer, dessiner, modéliser, fabriquer, monter, coordonner, tout en participant à la transition environnementale. Curiosité, motivation, rigueur, communication, conscience du réel, autant de qualités qui permettront aux jeunes de s’épanouir dans cette filière. Autrement dit, la construction métallique recouvre une famille de parcours où l’on apprend vite, où l’on voit ce que l’on construit, et où l’innovation a un impact tangible sur le monde.
Pour en savoir plus : www.asso-apk.org
Comment voyez-vous l’avenir de la construction métallique ? Serons-nous tous bas carbone ?
Le zéro carbone n’existe pas : construire génère toujours des émissions. En revanche, l’acier conserve une place essentielle. Il est présent dans presque toutes les structures, y compris bois et béton. Son principal atout est sa recyclabilité et son potentiel de réemploi. La réhabilitation de structures existantes est déjà une forme efficace de réemploi. L’enjeu est d’aller plus loin, en valorisant les ressources existantes issues notamment des friches industrielles. La mixité ne remplace pas l’acier : elle redéfinit son rôle dans une construction plus optimisée et plus responsable.
Directeur technique de l’Enveloppe Métallique du Bâtiment et de l’Institut de l’Enveloppe Métallique, et professeur au CHEC, David Izabel, docteur ingénieur en mathématique et mécanique, fait le point sur les grands défis de l’industrie de la construction métallique et les enjeux du recrutement de compétences techniques.
« Un défi d’excellence technique à relever »
Les grands défis de la construction métallique
D’un point de vue structurel, j’identifie plusieurs enjeux majeurs. Aujourd’hui, l’impact environnemental des produits et matériaux est devenu un critère central, au même titre que la solidité de la structure. Les FDES jouent un rôle clé : si les produits choisis n’en possèdent pas, ils peuvent être écartés par recours à des valeurs forfaitaires environnementales pénalisantes, même si la structure est techniquement parfaite. Autrement dit, les choix environnementaux influencent directement le dimensionnement et la faisabilité des ouvrages, ce qui était moins pris en compte par le passé. Ensuite, les Eurocodes, normes européennes de conception, sont aujourd’hui beaucoup plus complets et exigeants. Pour les jeunes ingénieurs, la lecture et l’application de ces normes peuvent être intimidantes. Sans compter les annexes nationales corrigendum amendement qui se multiplient… Par exemple, certaines sections atteignent presque 400 à 500 pages ! Enfin, le changement climatique intensifie certaines contraintes : des tempêtes plus fréquentes, des plus violents et des ouvrages de plus en plus sollicités. Il y a aussi un enjeu majeur de réutilisation des structures existantes pour réduire l’empreinte carbone et limiter la consommation de matériaux neufs. Du point de vue l’enveloppe, les FDES sont nombreuses et couvrent quasiment tous les cas. Toutes les FDES structure et enveloppe sont configurables au chantier via le site save-construction.com. Enfin, la mise en place du nouveau règlement sur les produits de construction implique une multiplication par deux des normes européennes compte tenu d’une dichotomie marquée entre le cadre juridique voulu par la Commission européenne et les aspects techniques des produits (essais, méthodes de calcul).
Les innovations qui vont transformer le secteur
Nous allons voir de plus en plus de nouveaux produits biosourcés. Nous avons déjà étudié au niveau européen des panneaux sandwich avec un isolant biosourcé à base de fibres de bois, et cela fonctionne très bien. Pour stocker le carbone, nous devons nous tourner vers l’association de l’acier avec le bois, voire avec d’autres matériaux biosourcés. Pour ces nouveaux produits, il faut refaire toute la démarche effectuée depuis 30 ans : analyser leur mécanique, leur durabilité, leur interaction avec la structure, et répondre à toutes les exigences de performance (incendie, acoustique, thermique, environnementale, mécanique). Il faudra définir des référentiels adaptés (ETN, ATEX, avis techniques, puis DTU ou règles professionnelles) pour leur mise en œuvre. Après la crise du pétrole (qui a conduit au polyuréthane) et les exigences incendie (qui ont conduit à la laine de roche), la crise environnementale nous impose d’intégrer cette nouvelle famille de produits et de créer des systèmes structure + enveloppe structurelle permettant l’optimisation des sections, et donc la diminution du carbone tout en facilitant le réemploi et la réutilisation. Donc c’est un défi d’excellence technique à relever.
Les compétences qui feront la différence
Je constate une forte dichotomie entre l’exigence technique, juridique, numérique et environnementale croissante, et le niveau des ingénieurs qui arrivent sur le terrain. Ce choc technique provient d’une baisse du niveau drastique en mathématique et mécanique appliqué à la résistance des matériaux, d’un manque de formation ou d’intérêt pour la technique, les jeunes étant souvent plus attirés par les MBA et le commerce. C’est dramatique, car nous avons besoin plus que jamais d’excellence technique pour relever les défis actuels de création de nouveaux produits, d’optimisation de systèmes structure + enveloppe.

