BAPTISTE DELABRUYÈRE
« La mixité des matériaux consiste à trouver le bon équilibre entre leurs forces et leurs limites »
Entre exigences environnementales, contraintes techniques et réalités économiques, la mixité des matériaux s’impose progressivement dans le bâtiment industriel. Mais derrière cette notion, se dessine une approche plus complexe qu’un simple arbitrage entre bois, béton et acier. Baptiste Delabruyère, expert technique et référent du groupe Ingérop pour la charpente métallique, en décrypte les enjeux, les limites et les perspectives.
Comment définiriez-vous la mixité des matériaux dans le bâtiment industriel ? Est-ce « le bon matériau au bon endroit » ?
C’est effectivement une première définition, mais elle est incomplète. Il faut distinguer deux approches. La première consiste à utiliser différents matériaux à différents endroits du bâtiment : un poteau en béton, une poutre en bois, un bardage en acier. On est alors dans une logique d’optimisation globale. La seconde relève de systèmes réellement mixtes, comme les planchers bois-béton ou acier-béton, où les matériaux travaillent ensemble en synergie. Dans ce cas, la performance ne vient pas d’un arbitrage, mais d’une combinaison. La mixité, c’est donc à la fois juxtaposer et faire collaborer.
En quoi la mixité est-elle devenue un enjeu majeur dans la construction métallique ?
Elle s’est imposée sous l’effet de la réglementation et des attentes sociétales. La priorité aujourd’hui est de réduire l’empreinte carbone, notamment lors de la construction, qui concentre l’essentiel de l’impact. Chaque matériau a ses spécificités : l’acier reste pénalisé par une image carbone élevée malgré les progrès, le béton est très utilisé mais émissif via le ciment, et le bois est perçu comme un stockage de carbone. La mixité permet de ne pas opposer ces matériaux, mais de trouver un équilibre entre leurs avantages et leurs limites.
Quels sont les principaux avantages techniques de combiner plusieurs matériaux ?
L’intérêt est d’exploiter les qualités intrinsèques de chacun. Le bois fonctionne bien en compression et en flexion, mais moins en traction ou en cisaillement, et il est sensible à l’humidité. Le béton est excellent en compression mais faible en traction, tout en ayant un bilan carbone défavorable. L’acier, lui, est très performant en traction et en flexion, mais plus vulnérable au feu. La combinaison permet d’adapter la structure aux contraintes réelles : charges, portées, usage, normes. On ne cherche pas un matériau idéal, mais une réponse pertinente.
Avez-vous un exemple concret de projet où cette mixité a été appliquée ?
Le futur centre de remisage et de maintenance du SYTRAL, à Lyon, en est une illustration poussée. L’objectif est un ouvrage très écologique, ce qui nous a amenés à mobiliser une grande diversité de solutions : structures bois-métal, planchers bois-béton, poteaux métalliques, murs en béton, et même du pisé. On y trouve par exemple des fermes mixtes avec arbalétriers bois et tirants métalliques. C’est une approche très complète, où chaque matériau est utilisé pour répondre à une fonction précise.
Existe-t-il des limites ou des difficultés techniques à cette approche ?
Les limites sont rarement techniques. Elles tiennent davantage à l’organisation du secteur. La mixité suppose une coordination fine entre des acteurs qui travaillent encore souvent en silos : charpente bois, charpente métallique, gros œuvre… La gestion des interfaces, le phasage du chantier, les montages contractuels deviennent plus complexes. Les freins sont donc surtout logistiques, économiques et organisationnels, plus que liés à la faisabilité.
En quoi la mixité des matériaux peut-elle contribuer à réduire l’empreinte carbone ?
De deux façons. D’abord en intégrant des matériaux moins émissifs, comme le bois. Ensuite, en optimisant la quantité de matière grâce à la collaboration entre éléments. Par exemple, un plancher collaborant connecté à sa poutre permet de réduire les sections nécessaires. On consomme moins de matériau tout en améliorant les performances. C’est cette double logique qui rend la mixité particulièrement efficace.
On présente souvent le bois comme la solution bas carbone. Est-il toujours pertinent en industriel ?
La réponse dépend de l’usage. Le bois est pertinent pour des bâtiments comme des entrepôts, avec des contraintes modérées. En revanche, il est moins adapté aux charges lourdes, aux grandes portées ou aux ponts roulants, car il se déforme et fatigue davantage. Il ne faut pas en faire une solution universelle : c’est un matériau intéressant, mais pas adapté à tous les cas.
Les maîtres d’ouvrage sont-ils prêts à adopter ces solutions hybrides ?
Ils sont globalement ouverts mais le facteur déterminant reste économique. Une solution bas carbone au même coût qu’une solution standard est facilement acceptée. Dès qu’il y a un surcoût, la question devient plus complexe. Entrent alors en jeu d’autres critères : image, attractivité, stratégie d’entreprise. Certains acceptent d’investir davantage s’ils y voient un bénéfice indirect.
Peut-on y voir un levier d’attractivité ?
Oui, clairement. Pour certaines entreprises, notamment dans le développement durable, il est difficilement envisageable de communiquer avec des bâtiments très carbonés. À l’inverse, un bâtiment « vert » devient un argument de recrutement et d’image. Ce n’est pas seulement du discours : cela peut avoir un impact réel sur l’attractivité.
Les réglementations encouragent-elles suffisamment cette mixité ?
La RE2020 pousse fortement dans cette direction et va continuer à le faire, y compris dans l’industriel. Mais d’autres réglementations, comme les ICPE, peuvent limiter certains choix, notamment pour le bois. Il faut donc composer avec un cadre réglementaire parfois contradictoire.
Quels sont les secteurs les plus demandeurs ?
La plupart le sont, à l’exception notable du nucléaire, qui fait face à des contraintes spécifiques, notamment en matière de déconstruction et de gestion des déchets de construction. Les secteurs liés au développement durable ou au luxe sont particulièrement moteurs, souvent pour des raisons d’image. Pour d’autres industries, l’intérêt existe mais reste conditionné au retour sur investissement.
Comment voyez-vous l’avenir de la construction métallique ? Serons-nous tous bas carbone ?
Le zéro carbone n’existe pas : construire génère toujours des émissions. En revanche, l’acier conserve une place essentielle. Il est présent dans presque toutes les structures, y compris bois et béton. Son principal atout est sa recyclabilité et son potentiel de réemploi. La réhabilitation de structures existantes est déjà une forme efficace de réemploi. L’enjeu est d’aller plus loin, en valorisant les ressources existantes issues notamment des friches industrielles. La mixité ne remplace pas l’acier : elle redéfinit son rôle dans une construction plus optimisée et plus responsable.

