ALAIN D. MOATTI

Habiter l’imaginaire

L’architecte Alain Moatti réalise des bâtiments à chaque fois très différents. Marqué par l’opéra, inspiré par la lumière, exalté par la matière, il revendique une architecture du récit, où l’imaginaire précède la forme. Chaque projet est une œuvre scénographique et technique, un monde à part entière…

Photo : Benjamin Decoin

Où avez-vous passé votre enfance ?

Je suis né à Miliana, une bourgade à 160 km au sud d’Alger. Mon père, agriculteur, s’est fait tuer par la révolte algérienne grandissante lorsque j’avais deux ans. Comme la plupart des pieds-noirs, nous avons fini par partir en France. Nous étions en 1961, j’avais cinq ans. Ce fut un choc : le ciel gris de Paris, alors que nous venions d’un pays ensoleillé ; le petit appartement du XIIIe arrondissement, alors que nous habitions la campagne ; le froid automnal, alors que nous n’avions que des habits d’été… Tout me semblait étranger. À l’échelle d’une vie, je ne suis resté que très peu de temps en Algérie, mais sa lumière forte, ses ombres contrastées et ses odeurs d’épices sont restées ancrées au plus profond de moi. Lorsque je voyage dans un pays méditerranéen ou en Afrique, j’ai la curieuse sensation de me sentir à la maison. En fait, j’ai le sentiment très fort d’appartenir à un territoire : celui de la lumière, du soleil et de ses ombres prononcées.

Comment en êtes-vous venus à l’architecture ?

J’ai beaucoup dessiné dans ma jeunesse. J’ai peint aussi. Puis j’ai découvert l’opéra, qui est peut-être la seule œuvre d’art totale, puisqu’il regroupe la musique, le chant, les décors, la mise en scène, la direction des chanteurs, etc. Au cinéma ou au théâtre, la majorité des œuvres décrivent le réel, mais, à l’opéra, c’est l’invention absolue. J’étais émerveillé par ses mondes imaginaires et j’allais aussi souvent que possible à l’Opéra Garnier, malgré la condition modeste de mon foyer familial – ma mère, institutrice, élevait trois enfants. Comme je ne savais pas très bien comment faire pour travailler dans le monde de l’opéra, j’ai fini par embrasser des études d’architecture après mon baccalauréat. J’ai fait mes deux premières années à l’École nationale supérieure d’architecture Paris-Malaquais, puis les deux suivantes à Paris-Belleville (Ensa-PB), où les récits sur la ville de Bernard Huet et de Jacques Fredet me correspondaient beaucoup mieux.

Mais vous n’avez pas terminé votre scolarité…

Au bout de quatre années d’études, je me suis effectivement dit que ce métier n’était pas fait pour moi. Je trouvais la construction rébarbative et j’avais envie de me rapprocher de l’univers du spectacle. Au grand dam de ma famille, j’ai tout arrêté et je suis parti voyager. Mon autre passion de l’époque était la planche à voile. Arrivé sur la Côte d’Azur, je suis devenu moniteur de planche. Un jour, un homme m’a demandé : « Est-ce que vous apprendriez à faire de la planche à voile à un vieux schnock ? » Il avait 65 ans. Il s’agissait d’Antti Lovag, l’architecte de maisons bulles, complètement folles. Nous avons sympathisé, puis j’ai travaillé durant deux ans et demi avec lui. Antti portait bien son prénom : il était anti-tout ! À ma connaissance, c’était la seule personne capable d’organiser entièrement le monde autour de son univers créatif. Nous avons tous des contraintes et des organisations autour de nous, si bien que nous nous adaptons, voire nous plions. Mais Antti, lui, faisait ce qu’il aimait, uniquement ce qu’il aimait. Il avait une grande force de séduction auprès de ses clients, une connaissance inouïe de la matière et une faculté à inventer des détails invraisemblables. Il avait monté une entreprise constituée de paysans, auxquels il avait appris le métier de la construction, car il disait que les paysans étaient des gens autonomes et créatifs. Pour moi, il y avait une rupture totale avec l’image que je me faisais de l’architecte. Antti Lovag pensait qu’il fallait habiter le monde autrement. La liberté de création était au cœur du projet. Il m’avait donné à suivre le chantier de la maison de Pierre Cardin. Lors de l’inauguration, un défilé de mode s’est tenu dans l’amphithéâtre qu’Antti avait créé à flanc de colline, face à la Méditerranée. C’était sublime…

Vous quittez pourtant cette situation que vous décrivez paradisiaque, peuplée d’artistes. Pour aller où et pour quoi faire ?

Antti achetait souvent des pierres à Carrare, en Italie. Dans le village de Pietra Santa, à côté des carrières de marbre, il y avait une multitude d’artisans de génie qui taillaient des pierres, fabriquaient des copies pour des particuliers, sculptaient des œuvres pour César… J’y suis resté un an et demi pour apprendre la taille de pierre. Comme chez Antti Lovag, j’ai découvert des gens merveilleux, qui avaient une profonde connaissance de la matière. Finalement, j’ai dû rentrer sur Paris pour des raisons familiales. J’ai repris mes études et j’ai passé mon diplôme d’architecte en présentant le travail que j’avais accompli chez Antti. À l’époque, il était possible d’être diplômé sans faire de projet. J’ai ensuite intégré Babel, l’atelier de Michel Seban. Cela me rapprochait de ma passion pour l’opéra, puisque Michel était en charge de la restructuration de l’Opéra de Lyon, avec Jean Nouvel, et du Centre de conférence de Paris, avec Francis Soler.

Vous finissez par fonder votre propre agence en 2001. Quels projets vous occupaient ?

J’ai commencé par réaliser l’aménagement intérieur de l’Inspection générale des affaires sociales avec Jacques Moussafir, et la scénographie du musée Dapper, à Paris. Les concours gagnés du musée Champollion, à Figeac, et du siège social de Jean-Paul Gaultier, à Paris, ont vraiment lancé l’agence, enrichie par la présence d’Henri Rivière, ébéniste de formation, que j’ai rencontré chez Francis Soler. Pour le musée de Figeac, l’idée était de construire un objet symbolique, le « Moucharabieh polyglotte », qui représente le programme. De minces feuilles de cuivre, dont les perforations dessinaient les écritures du monde étaient insérées dans le feuilletage des verres des murs rideaux, posés en second plan des murs en pierre de la maison du xiie siècle. Pour le siège de Jean-Paul Gaultier, nous avons travaillé le projet comme un lieu d’opéra, un monde de rêve avec de l’apparat et des lumières formidables. Toute ma carrière, j’ai eu à cœur de fabriquer des objets uniques avec des matières particulières, symboliques du lieu ou du programme.

Quelle fut l’importance d’Henri Rivière ?

Avec Henri Rivière, qui n’était pas architecte, mais rêvait de faire de l’architecture, nous nous retrouvions dans le travail sur l’imaginaire. Nous pensions qu’il fallait inventer des endroits spécifiques, trouver les parts manquantes des lieux existants. Le fonctionnel, c’est la base. Il faut que ça marche. C’est une évidence. Mais on n’habite pas dans le fonctionnel. Dans un appartement, il y a toujours des objets qui n’ont aucune valeur utilitaire, mais qui sont plus essentiels que le réfrigérateur que l’on n’hésite pas à jeter lorsqu’il ne fonctionne plus. Henri connaissait très bien les matières. Sa disparition brutale, en novembre 2010, fut un coup vraiment très dur. Nous étions amis, nous faisions tous nos projets ensemble, nous partagions l’argent, les joies et les galères. Je me suis même demandé si j’allais continuer l’agence.

Le travail sur la lumière caractérise-t-il votre travail ?

Effectivement, je travaille énormément la lumière naturelle, mais aussi beaucoup la lumière artificielle. Nous avons enrichi la cour de l’Hôtel de la Marine avec un immense tapis de lumière fait de milliers de LED. Dans le projet des Franciscaines, à Deauville, le plan tourne autour d’un gigantesque lustre de 450 m2. Il s’agit d’un lustre de jour, que je qualifie de « lustre atmosphérique », parce qu’il prend les lumières du ciel de Normandie.

On trouve aussi beaucoup d’acier dans vos projets…

Pour moi, l’acier est étroitement lié à mon travail sur le verre et la lumière. L’acier nous a permis de faire une structure extrêmement fine pour la verrière du Visionnaire, les bureaux parisiens de L’Oréal, par exemple. Il s’agit d’une forme très complexe comportant des vitrages à double courbure. Il y a 180 pièces d’articulation en acier massif usiné, qui reprennent les membrures de la conque dans toutes les directions. Ce projet n’aurait sans doute pas pu se faire cinq ans auparavant. Aujourd’hui, les entreprises sont capables de réaliser des ouvrages de manière extrêmement précise, grâce aux outils numériques. Lorsque nous avons fait la Cité internationale de la dentelle et de la mode, à Calais, en 2009, il nous était impossible de réaliser de doubles vitrages à double courbure, ce qui nous a conduits à imaginer de simples vitrages séparés par une lame d’air chauffée. Pour les pavillons du premier étage de la tour Eiffel, dont les volumétries épousent les formes du monument, les parois de verre présentant une forme globale en double courbure ont été décomposées par des lignes géométriques délimitant des portions de vitrage en simple courbure. Le principe mathématique de discrétisation a permis cette approche formelle.

Parmi les nombreux projets qui vous occupent en ce moment, celui des Grandes-Serres de Pantin apparaît comme l’un des plus remarquables. De quoi s’agit-il ?

Le projet des Grandes-Serres de Pantin s’inscrit dans le cadre de la transformation des berges du canal de l’Ourcq et de la construction de surfaces tertiaires sur le site des anciennes usines Pouchard. La moitié de l’une des deux halles industrielles est démolie. Le reste des structures en acier est préservé, quelques murs de brique aussi, mais les volumes de 19 m sous faîtage, 280 m et 140 m de long, pour 25 m de large, sont entièrement vidés pour accueillir un programme mixte totalisant 12 000 m2. On y trouvera des lieux de restauration, des espaces d’exposition et d’événementiel, une salle de sport, une académie musicale, des espaces de coworking et des commerces. Philippe Jaroussky, le célèbre contre-ténor, s’occupera de l’académie musicale, qui, en échange de représentations, ne paiera pas de loyer. Il s’agit d’un projet courageux de la part d’Alios, le maître d’ouvrage, qui se chargera lui-même de l’exploitation. La livraison est prévue pour la fin de l’année 2026.